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Quand le “Bal Bobesse” mauricien usurpe le “bal souscrit” rodriguais

Il est un fait que les peuples évoluant sous tutelle, surtout quand ils sont gardés dans l’ignorance, le sous-développement, l’assistanat et l’attentisme, sont sujets à l’aliénation forcée des métropoles qui les dirigent, malgré les résistances exprimées par le biais de revendication de leurs spécificités identitaires propres. Et Rodrigues, dont la petite population insulaire qui cherche ses repères depuis des lustres est loin d’être une exception à cette règle qui caractérise de plus en plus les petits peuples qui peinent à résister à l’invasion culturelle de ceux dominant le paysage géopolitique. Sous le poids de cette dépendance bien entretenue, ce sont les langues et les traditions qui sont les premiers aspects identitaires à subir l’effacement pour se retrouver, bien vite, dans les vestiges d’il y était une fois. Nous abordons, aujourd’hui, la jadis très populaire “Bal Le Roi” de Rodrigues, devenu à un certain temps le “Bal bobèche” qui à son tour, a disparu complètement des traditions rodriguaises pour, enfin, réapparaitre sous la dénomination “Bal bobèche” comme évènement de rappel du temps d’antan lors du “Festival Kreol” annuel dans l’île.

Par Noel Allas/Photos: DR

Même si les deux évènements peuvent ramener aux mêmes célébrations, le “Bal bobèche” est d’origine mauricienne, alors que son homologue rodriguais était originairement le “Bal Le Roi”. C’est dans le cours du processus d’auto-aliénation que le mouvement des Rodriguais entre les deux îles dans les années 1950-60, et sous le poids du complexe d’infériorité (le Rodriguais d’alors se considérant inférieurs au Mauricien qu’il considérait plus “civilisé” que lui) que le terme “Bal bobèche” a été introduit à Rodrigues. Jusque-là, les bals et autres rencontres festives musicales étaient classés en deux catégories : le “Bal souscrit” et le “Bal populaire”. Un fait partagé dans les deux cas, c’était qu’en l’absence de l’électricité, les bals étaient éclairés aux lampes à pétrole à bobèche. Il est utile de rappeler, ici, que l’électricité est arrivée à Maurice en 1884 et il a fallu plusieurs longues décennies pour que le réseau se répande pour couvrir toute l’île. Quant à Rodrigues, après les petites unités de production de Rassoolbhye Fatehmamode en 1950 à Port Mathurin, quelques années plus tard, la famille Cader à La Ferme, le CEB n’y a implanté son “Port Maturin Generating Station” qu’en 1972.

“Le Bal le Roi”

Le “Le Bal le Roi” est un héritage européen qui a été importé à Rodriges avec les musiques et danses napoléoniennes au milieu du 19ème siècle, et le cycle débute avec les célébrations des fêtes du Nouvel an, plus spécifiquement avec le jour du “Lerwa bwar) Alors que depuis le début du 19ème siècle, l’Épiphanie – visite des trois Rois Mages à l’enfant Jésus à Bethléem – est observée le deuxième dimanche après la Noël en France, la colonisation française a légué à la petite île Rodrigues cette pratique du catholicisme. Or, comme il peut arriver que ce deuxième dimanche tombe un 2 ou 3 janvier, il est difficile pour les Rodriguais avec des familles nombreuses de célébrer le Nouvel An en deux ou trois jours. L’Épiphanie, considérée comme la « Fête des Rois », est donc renvoyée au 8 janvier. A cette occasion, toute la famille revient chez le patriarche pour terminer les « bouteilles » entamées le 1er janvier et qui n’aient pu être vidées complètement. Chacun apporte, comme contribution, ce qui n’a pu être consommé chez lui, pour fêter les Rois par le premier bal de l’année, connu comme « Bal Lerwa ». La galette du roi de France est remplacée par un gâteau rodriguais dans lequel est cachée une graine de haricot. Durant le service, celui qui tombera sur cette graine est tenu á « rann lerwa », c’est-à-dire d’organiser chez lui le prochain bal. Et ce jeu durera toute l’année avec une interruption durant la période du carême pascal chrétien.

Le “Bal le Roi” étant une rencontre strictement familiale, il fallait donc organiser d’autres rencontres similaires pour les amis de la famille. C’est là que l’on voit l’émergence du “bal souscrit” une soirée dansante réservée aux gens respectables et aux familles, strictement sur invitation. C’était d’ailleurs le seul bal où les jeunes filles et les enfants pouvaient accompagner leurs parents. L’entrée était gratuite, mais chacun était tenu d’apporter une contribution pour couvrir les frais des boissons et autres “gadjacks” (amuse-gueules). Les non-invités n’y étaient jamais admis.

Le répertoire musical joué à ces bals se résumaient aux musiques d’origines savantes (scottish, mazurka, polka, quadrille), mais pas de séga au tambour car c’était défendu par l’Église. Mais n’empêche que l’intérêt pour cette forme de musique dite “sauvage” à l’époque, était indispensable aux fêtes. C’est ainsi qu’au lieu de chanter des ségas et les jouer au tambour, les airs de séga étaient joués à l’accordéon, accompagnés au son d’une caisse en planchette. Cette combinaison limitait le volume sonore et les organisateurs étaient sûrs qu’ils n’allaient pas être réprimandés par M. Le Curé à la messe du dimanche pour avoir enfreint les commandements de l’Église. Il faut rappeler, que le prêtre était tenu de ne faire aucune concession sut tout ce qui concernant sa “mission civilisatrice” qui consistait à dépouiller des habitants des colonies toute forme d’héritage africain qui pourrait subsister dans les fin-fonds de leur conscience.

De l’autre côté, il y avait les “bals populaires”, des soirées dansantes ouvertes au public avec l’entrée payante et boissons et amuse-gueules en vente. Mais là encore, il y avait une approche ségrégationniste, car l’entrée pour les hommes célibataires était plus élevée que pour les hommes mariés. Le problème, c’est que ces bals étaient très souvent ponctués de bagarres.

L’autre version du bal populaire était les soirées de séga tambour où l’entrée était ouverte à tous, le participant ne devant que payer pour ses consommations. 

Avec l’avènement du tourne-disque et autres orchestres, les bals populaires se sont multipliés et les autorités ont décidé d’appliquer les lois à la lettre. C’est ainsi que pour contourner les lois, les bals étaient organisés par les Comités de Villages. Or, dans les années 80, face aux abus, il a été décidé que ces bals, tenus dans les Centres communautaires sous la dénomination d’Audition musicale, se tiennent les dimanches après-midi avec la permission obligatoire des autorités policières.

Depuis, ce sont les ’Night Clubs‘ qui ont pris la relève, reléguant les fameuses “bal lerwa” ou autres bals populaires aux oubliettes, à tel point qu’il faut, aujourd’hui, se rendre au Festival Kreol pour voir ce qui se réclame “Bal bobèche”, même si c’est bien loin d’être ce que revendique son nom.

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