À l’occasion des 25 ans de la Résidence Foulsafat, Benoît Jolicoeur revient dans cette interview sur une aventure humaine et familiale menée depuis un quart de siècle aux côtés de son épouse Antoinette. Ensemble, ils ont contribué à faire du tourisme chez l’habitant une composante essentielle du paysage touristique rodriguais, en misant sur l’authenticité, la convivialité et le partage de la culture locale. Alors que Rodrigues s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de développement touristique avec l’agrandissement de l’aéroport et une hausse attendue des arrivées de visiteurs, Benoît Jolicoeur partage sa vision des défis à venir : préserver l’identité de l’île, protéger ses ressources naturelles et promouvoir un tourisme plus humain, durable et enraciné dans les réalités rodriguaises. À travers les célébrations prévues les 29 et 30 mai 2026, dont une table ronde consacrée à l’avenir du tourisme chez l’habitant, il souhaite également ouvrir une réflexion collective sur le modèle touristique que Rodrigues entend construire pour les années à venir.
Interview réalisée par Laura Samoisy/Photos: DR
Cette année, la Résidence Foulsafat célèbre ses 25 ans. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce parcours commencé en 2001 ?
D’abord j’ai un sentiment de fierté et de satisfaction de voir le chemin parcouru avec mon épouse Antoinette dans la réalisation de de ce projet touristique. En 2001 après un engagement en politique active pendant 10 ans, et après avoir occupé la lourde responsabilité de ministre de Rodrigues, c’est avec enthousiasme que je me lançais dans cette nouvelle aventure dans le but de créer une entreprise innovante et de continuer à apporter une contribution originale dans le développement de Rodrigues. La création de gîte et chambre d’hôte était un concept nouveau. En jetant un regard sur ces 25 ans, je rends grâce à Dieu pour ce chemin parcouru. Je suis en action de grâce devant toutes les rencontres que nous avons faites et les amitiés nouées.
Lorsque vous avez lancé ce projet avec Antoinette Jolicoeur, imaginiez-vous que Foulsafat deviendrait une référence du tourisme chez l’habitant à Rodrigues ?
Je n’ai pas la prétention de dire que nous sommes une référence. Mais tout au long de ces 25 ans nous avons tout fait pour que les visiteurs soient bien accueillis dans une ambiance conviviale chez nous. Nous avons offert ce que nous avons de meilleure en termes de produits culinaires, le savoir-faire rodriguais. Nous avons partagé ce qui fait la spécificité et l’authenticité de notre culture dans une ambiance familiale. Notre plus grande joie c’est de voir les visiteurs arrivés comme des clients et repartir comme des amis ! Si pendant ces 25 ans nous avons accueillis des visiteurs, nous avons aussi été accueillis chez nos « clients » en France et ailleurs. C’est pour dire que nous avons tissé des liens solides avec des personnes grâce à Foulsafat.
Quels ont été les plus grands défis rencontrés au fil de ces 25 années ?
Le plus grand défi a été de satisfaire une clientèle qui s’était trompée de produit. Il y a des personnes qui cherchent tout le confort et les facilités qu’offrent un hôtel 5 étoiles et veulent payer le prix d’un gîte rural ! Ce genre de situation n’est pas toujours facile à gérer. L’autre défi a été de conserver l’équilibre entre l’intimité familiale et notre disponibilité à accueillir. Des fois je me dis que nos enfants en ont peut-être souffert de nous voir trop souvent à table avec des étrangers et pas avec eux.

Qu’est-ce qui, selon vous, a permis à Foulsafat de traverser les années tout en gardant son authenticité ?
Je crois qu’il faut avoir une conviction de base qui consiste à valoriser ce qui est local. Il faut se mettre dans la tête que l’étranger vient chez nous pour découvrir et apprécier ce qu’il ne trouve pas chez lui. En plus il faut être ancré dans la ruralité. Antoinette et moi nous aimons la terre, nous aimons l’élevage. C’est toujours avec beaucoup de fierté que nous offrons aux touristes les produits de notre ferme familiale et de notre jardin. C’est toujours avec joie que nous montrons aux petits et grands nos poules, nos canards, nos dindes, nos lapins et d’autres animaux qui sont destinés pour la table. Je crois que ce sont des éléments qui aident à traverser les années tout en gardant l’authenticité. À titre d’exemple, pendant 25 ans, nous n’avons jamais acheté un pot de confiture au supermarché. Au petit-déjeuner chez nous c’est toujours de la confiture maison avec des fruits de saison.
Derrière Foulsafat, il y a aussi une histoire familiale et humaine. Que représente ce projet pour vous personnellement ?
Vous avez remarqué que dès le début j’ai parlé de mon épouse Antoinette et des enfants. Le tourisme chez l’habitant c’est d’abord un projet familial. Antoinette qui était femme au foyer a développé des talents de gestionnaires et de l’art florale et décorative. Je me suis plus concentré sur l’art culinaire. Quand les enfants étaient petits, ils aidaient pour la vaisselle.
Maintenant qu’ils sont plus grands ils apportent leur expertise en termes d’une gestion plus moderne et informatisée en faisant usage de l’intelligence artificielle. Et le jour de la célébration protocolaire le 30 mai prochain on fera une annonce pour montrer que la relève est assurée.
Après 25 ans d’expérience, quelle est votre plus grande fierté ?
J’ai d’abord la fierté d’avoir duré 25 ans. Nous avons commencé avec un gîte de 3 chambres et progressivement le nombre de chambre a augmenté avec des nouvelles constructions. Nous sommes restés fidèles aux intuitions de départ en misant sur la qualité de l’accueil, la convivialité et le partage de notre spécificités culturelles.
Y a-t-il un moment marquant ou une rencontre qui vous a particulièrement touché au cours de cette aventure ?
Ma plus grande joie c’est de voir les touristes arrivés comme des clients et repartir comme des amis. J’ai été très touché lorsqu’un couple qui avait logé chez nous m’a téléphoné quelque temps après leur séjour pour me demander d’être le parrain de leur enfant qui allait naître. Aujourd’hui ces personnes font parties de la famille.

Pourquoi avoir choisi de marquer cet anniversaire à travers une table ronde et une réflexion sur l’avenir du tourisme le 29 mai ?
Un anniversaire c’est d’abord un temps de réjouissance. Nous avons voulu aussi saisir cette occasion pour une réflexion sérieuse sur le tourisme qui est un secteur important du développement de Rodrigues. C’est aussi une manière de continuer à apporter notre modeste contribution à mon pays que j’aime beaucoup.
Le thème choisi est : « Le tourisme chez l’habitant : constats et perspectives ». Pourquoi ce sujet vous paraît-il particulièrement important aujourd’hui ?
C’est un fait que beaucoup de rodriguais ont investi dans les constructions pour accueillir les touristes. C’est une bonne chose. Mais je pense qu’il leur faut aussi une formation et un accompagnement. Il faut voir jusqu’où nous pouvons aller dans cette direction et qu’elles sont les éléments à tenir en compte pour protéger notre île et pour une bonne coexistence entre la population et les touristes.
Le 30 mai sera consacré à une cérémonie plus protocolaire. Quelle symbolique souhaitez-vous donner à ce moment ?
Nous avons invité les amis de la Réunion et les responsables d’Église de l’époque qui nous ont aidé à développer ce concept de tourisme chez l’habitant à Rodrigues. Nous voulons montrer que la coopération régionale se réalise souvent à travers des rencontres informelles entre les personnes de différentes îles. Dans le cas précis tout a commencé dans une rencontre à Marechal entre Le cardinal Maurice Piat, Emmanuel Miguet, un agent pastoral du diocèse de Saint Denis à l’époque et moi. C’était en 1988. On a parlé alors du tourisme vert qui permet aux agriculteurs de participer activement dans le développement touristique en mettant en valeur les produits agricoles. À partir de cette rencontre, des rodriguais ont effectué plusieurs visites de formation à l’île de la Réunion. Des experts de la randonnés et de l’Association Gîtes de France sont venus à Rodrigues pour nous encadrer.
Quels types d’intervenants et d’acteurs seront présents lors de cette table ronde ?
Nous aurons des opérateurs touristiques de Rodrigues, des professionnels de la Réunion, l’Office du tourisme de Rodrigues, divers acteurs politiques et des personnes d’église. On veut donner l’opportunité aux personnes de différentes horizons de se mettre ensemble pour une réflexion. Ce n’est pas souvent qu’on a ce genre de plateforme à Rodrigues.
Qu’attendez-vous concrètement de ces échanges ?
Nous souhaitons formuler des propositions concrètes et arriver à un consensus sur l’orientation qu’on veut donner au tourisme chez l’habitant à Rodrigues. Suite à la table ronde, un rapport sera remis à l’Assemblé Régionale.
Pensez-vous que le tourisme chez l’habitant bénéficie aujourd’hui de la reconnaissance qu’il mérite ?
Oui il y a une reconnaissance. Mais cela ne suffit pas. Il faut donner plus de soutien, de formation et d’accompagnement aux petits opérateurs qui dépendent que sur le tourisme pour gagner leur vie.
Selon vous, qu’est-ce qui distingue réellement le tourisme chez l’habitant des autres modèles touristiques ?
Cela devrait être la qualité de l’accueil, la convivialité et le partage. On dit souvent « small is beautifull »
Pourquoi ce type d’hébergement correspond-il particulièrement à l’identité de Rodrigues ?
Rodrigues est une Île marquée par la ruralité. On parle souvent du sens de l’accueil légendaire du rodriguais. Cela favorise une valorisation des produits et une meilleure distribution des richesses.
Rodrigues entre dans une nouvelle phase de développement touristique, notamment avec l’agrandissement de l’aéroport. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
S’il y avait plus de touristes, nous devrions toujours garder comme priorité le maintien de la qualité du service. Avec l’augmentation du nombre de structure d’accueil il y a aussi le risque de tomber dans la médiocrité et chercher l’argent facile.
La population et les autorités doivent conjuguer les efforts pour toujours viser l’excellence.
Quels sont, selon vous, les risques liés à une croissance touristique trop rapide ?
La croissance touristique doit aller de pair avec la croissance au niveau de la production des ressources agricoles. Il y a le risque de la production ne suive pas. Il y a le risque qu’il n’y ait pas assez d’eau. Il y a le risque que la population se sente étranger dans son pays si elle est privée des besoins élémentaires aux profits des touristes
Quel héritage souhaitez-vous laisser à travers Foulsafat ?
L’amour pour Rodrigues et la volonté de développer et de valoriser les ressources agricoles pour partager ce qu’il y a de meilleur aux touristes qui décident de venir chez nous.
Si vous deviez résumer votre vision du tourisme rodriguais en une phrase, quelle serait-elle ?
Rodrigues doit proposer aux touristes ce que le reste du monde ne peut pas offrir.




