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Le mariage d’antan: l’expression d’un ancien héritage européen en milieu créolophone

Un repas de noces dans le pur style de l’ère napoléonienne, avec romance, discours aux mariés, chanson de départ (pour faire pleurer la mariée) et danses de salon (scottish, polka, mazurka et quadrille des lanciers), c’était la coutume, il y a quelques années seulement, sur la petite île Rodrigues. Milieu créole où descendants d’esclaves et originaires de la Bretagne ont brassé leurs us et coutumes pour construire ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui la culture rodriguaise. 

Le mariage traditionnel rodriguais dévoile, en effet, la dualité dominant une pratique culturelle où, pour satisfaire les exigences identitaires et du vivre-ensemble, le citoyen – créole – se voit contraint de voguer entre son désir de vivre pleinement son africanité et son devoir de préserver son héritage culturel européen. Sur cette île, pourtant anglaise depuis le Traité de Paris de 1814, toutes les étapes entre la demande en mariage et la cérémonie nuptiale sont régies par un ensemble de règles établies à la française et auxquelles on est tenus de ne pas déroger.

Textes: Noel Allas/Photos: DR

Pour déclarer sa flamme à la personne choisie, le prétendant devait lui chanter sa «romance de déclaration» et, en cas de réponse positive (chantée aussi), envoyer une «lettre de demande» à ses parents. Mais pour ce faire, il devait prouver avoir les moyens pour subvenir aux besoins d’une famille et avoir une maison (ou le projet d’en construire une). Sinon, non seulement la réponse serait assurément négative, mais même ses propres parents n’approuveraient jamais sa démarche. S’il réussissait à passer cette première épreuve, il était alors autorisé à rendre visite à sa dulcinée une fois le mois, sous stricte supervision parentale. Chez certains parents, plus sévères, il devait passer par l’épreuve de la détermination et de la patience : moudre 25 kilos de maïs dans un moulin en pierre, dans un cabanon où brûle un feu de bois vert.

Entre-temps, la mère du prétendant s’efforcerait de recueillir toutes les informations possibles sur la jeune fille afin de pouvoir déterminer si celle-ci était digne de son fils et de faire partie de la famille. S’ensuivait la «réunion des familles» où les parents des deux protagonistes avaient le devoir de «défendre le dossier» de leur enfant respectif et, éventuellement, décider si mariage il pouvait y avoir, et dans l’affirmative, en arrêter une date. La fille se voyait donc offrir sa «bague d’arrêt», gage de son engagement, et ne pouvait désormais plus sortir sans être accompagnée, le seul fait que sa future belle-mère la voyant en galante compagnie pouvant mettre fin à leurs relations.

Dès lors, elle devait subir quotidiennement les sermons moralisateurs de sa mère sur les règles de la bonne conduite de son ménage, des caprices dont pourrait faire preuve un mari jeune et inexpérimenté, la nécessité de se soumettre aux éventuelles inconstances de ses futurs beaux-parents, et l’indiscutable devoir d’arriver vierge au mariage. 

Le mariage civil se tenait le matin dans le chef-lieu Port Mathurin et, du temps où le service de transport public n’existait pas – la toute première voiture motorisée est arrivée en 1959 –, il fallait se rendre à pied à l’église pour la cérémonie religieuse, souvent sur plusieurs kilomètres et sur le rythme des «marches de mariage» joués à l’accordéon diatonique, et des «romances aux mariés». Pour soutenir l’ambiance, dès qu’on ne chantait plus, on n’avait plus le droit d’avancer…

Le dîner de noces se tenait sous une grande salle verte, ornée de fougères, de branches de palmiers et de fleurs de toutes les couleurs, érigée spécialement pour l’occasion chez les parents de la mariée. Un veau, des porcs et des dizaines de volailles étaient abattus pour l’occasion car le mariage constitue le plus grand honneur qu’une fille puisse faire à ses parents, leur permettant ainsi de «marcher avec fierté et la tête haute».

Le repas comptait une dizaine de plats d’origines diverses, à base de veau, porc, poulet, poisson, riz, pâtes et légumes, et le service était entrecoupé de discours de félicitations aux mariés, de romance, de chansons à boire, voire de chansons patriotiques et de déclamation, le tout interprété en français et, dans de rares cas, en anglais. Même le séga tambour, musique-reine du répertoire musical traditionnel rodriguais, originaire d’Afrique et de Madagascar, n’y était pas admis en ce jour de grandes réjouissances car considéré dégradant dans une «société du bon monde».

Quand approchait l’heure du départ des mariés, les amis et proches de la mariée venaient l’entourer, la féliciter et lui remémorer tous les bons moments vécus ensemble, et lui chanter les chants de départ lui faisant bien comprendre qu’elle ne faisait désormais plus partie de leur «clan de jeunes». Tout ceci dans le seul but de la faire pleurer et c’est là un exercice qui a toujours marché.

Après la danse d’ouverture du bal par les mariés, ceux-ci saluaient leurs parents et se dirigeaient vers leur nouvelle demeure – car ce n’est que la veille du mariage que le père remettait les clés de sa maison à son fils, geste symbolisant son indépendance de l’autorité familiale et la prise en main de ses responsabilités de chef de famille. 

Le lendemain du mariage, tout le village attendait avec grande impatience les pétarades qui devaient provenir de chez les nouveaux mariés, signe du grand honneur que la mariée était arrivée vierge à son mariage, pour la plus grande satisfaction de sa… belle-mère. Les réjouissances continuaient donc jusqu’au dimanche suivant, jour du «retour des noces», où la mariée rendait la première visite en tant qu’épouse à ses parents pour continuer la fête.

Et c’est lors de cette fête qu’un membre mâle de la famille de la mariée était tenu à faire la cour à une jeune fille proche du marié, question de «venger» le fait que celui-ci était venu enlever une reine de chez eux. Mais pour ce faire, il devait connaître les paroles de la «romance de déclaration» : «Depuis longtemps, j’ai deux mots à vous dire : mon cœur n’a pas cessé de vous aimer. Plus je vous vois, et plus je vous aime, et mon amour augmente pour vous. Ayez pitié, exaucez ma demande, car vous êtes celle qui a su charmer mon cœur. Un mot de vous fera mon bonheur.» 

Et vivement pour un autre mariage dans un ou deux ans, le délai nécessaire afin qu’il puisse se construire une maison et prouver qu’il a atteint «l’âge de raison» pour assumer les responsabilités de chef de famille.

Mais, hélas, ces pratiques font désormais partie d’un temps révolu et le mariage traditionnel rodriguais, considéré aujourd’hui comme trop dispendieux, tombe désormais dans le domaine du patrimoine qu’on ne peut contempler que dans le cadre des spectacles culturels. Sauf pour quelques rares touristes étrangers qui, ayant les moyens, s’offrent le plaisir de se marier à l’ancienne dans l’île. 

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