À l’occasion des 25 ans de la Résidence Foulsafat, pionnière du tourisme chez l’habitant à Rodrigues, Benoît et Antoinette Jolicoeur ont réuni, le 29 mai dernier à Jean Tac, plusieurs acteurs du secteur touristique autour d’une table ronde consacrée à l’avenir de ce modèle d’accueil. Entre préservation de l’authenticité rodriguaise, professionnalisation du secteur et défis liés à la croissance touristique, les échanges ont permis de dresser un état des lieux sans complaisance et d’esquisser plusieurs pistes pour l’avenir.
Par La Rédaction/Photos: Nathaniel Sainte-Marie
Le vendredi 29 mai 2026, la Résidence Foulsafat a servi de cadre à une importante réflexion sur l’avenir du tourisme rodriguais. Organisée dans le cadre des célébrations marquant les 25 ans de cet établissement emblématique de Jean Tac, la table ronde intitulée « Le tourisme chez l’habitant : constats et perspectives » a réuni décideurs, opérateurs touristiques, représentants de la société civile et personnalités engagées dans le développement de Rodrigues.

Fondée en 2001 par Benoît et Antoinette Jolicoeur, la Résidence Foulsafat figure parmi les pionniers du tourisme chez l’habitant à Rodrigues. Depuis un quart de siècle, ce couple accueille des visiteurs venus découvrir l’île au plus près de ses habitants, de sa culture et de ses traditions. Au fil des années, Foulsafat est devenue bien plus qu’un simple lieu d’hébergement : un symbole de l’hospitalité rodriguaise et de ce tourisme à taille humaine qui fait aujourd’hui la réputation de l’île.

C’est donc tout naturellement que Benoît et Antoinette Jolicoeur ont souhaité consacrer cet anniversaire à une réflexion collective sur l’avenir d’un secteur qu’ils ont vu évoluer au fil des décennies.
Les discussions se sont déroulées dans un contexte particulier. Avec le projet d’agrandissement de l’aéroport de Plaine-Corail et les perspectives d’une augmentation du nombre de visiteurs, Rodrigues s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de son développement touristique. Une évolution porteuse d’opportunités économiques mais qui soulève également de nombreuses interrogations.

Dans son discours d’ouverture, le Commissaire du Tourisme a rappelé que Rodrigues se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire. L’amélioration de l’accessibilité aérienne devrait favoriser une meilleure connectivité régionale, attirer de nouveaux marchés et créer des opportunités d’investissement et d’emploi. Mais il a également souligné que cette croissance devra être maîtrisée afin de préserver ce qui fait la richesse et l’originalité de Rodrigues.

Au cœur des échanges, un constat s’est imposé à l’ensemble des participants : le tourisme chez l’habitant demeure l’un des principaux atouts de la destination Rodrigues.
Bien avant l’apparition des établissements hôteliers plus importants, les visiteurs étaient accueillis dans les familles rodriguaises. Cette proximité a permis de bâtir une réputation fondée sur l’authenticité, la convivialité et le partage culturel. Aujourd’hui encore, cette forme d’hébergement répond parfaitement aux nouvelles attentes des voyageurs, de plus en plus nombreux à rechercher des expériences immersives et des rencontres humaines authentiques.

Toutefois, plusieurs défis ont été identifiés. Les participants ont notamment souligné l’absence d’un système officiel de labellisation des hébergements touristiques, le manque de classification des établissements ainsi que les disparités observées dans les niveaux de confort et de qualité des prestations. Plusieurs intervenants ont estimé qu’une meilleure professionnalisation du secteur permettrait non seulement d’améliorer l’expérience des visiteurs, mais aussi de valoriser davantage le travail accompli par les opérateurs.
La question du rapport qualité-prix a également suscité de nombreux échanges. Rodrigues est parfois perçue comme une destination relativement coûteuse par certains visiteurs. Les participants ont estimé qu’une réflexion devra être menée afin de garantir une meilleure adéquation entre les tarifs pratiqués, les prestations offertes et les attentes de la clientèle.

Le tourisme sportif et le tourisme de nature ont également été identifiés comme des marchés à fort potentiel. Les adeptes de randonnée, de trail, de kite-surf, de plongée ou encore de cyclisme constituent une clientèle particulièrement sensible à l’authenticité de l’expérience proposée à Rodrigues et privilégient souvent les hébergements chez l’habitant.
À ce sujet, plusieurs intervenants ont rappelé l’importance du réseau de sentiers de randonnée de l’île, qui représente près de 300 kilomètres. Certains de ces parcours disparaissent progressivement sous l’effet du développement et nécessitent aujourd’hui des efforts de préservation, de balisage et de valorisation.

L’une des présentations les plus remarquées fut celle consacrée à l’expérience des Gîtes de France à La Réunion. Ce modèle, qui compte aujourd’hui environ 130 adhérents dans l’île sœur, démontre comment tourisme et agriculture peuvent se compléter efficacement. Les échanges ont ainsi mis en avant l’intérêt de développer davantage l’agrotourisme à Rodrigues afin de diversifier les revenus des agriculteurs, valoriser les produits du terroir et renforcer les liens entre agriculture et tourisme.
Les participants ont également insisté sur la nécessité d’améliorer certaines infrastructures essentielles à l’accueil des visiteurs. Le renforcement des services de santé, une meilleure information sur les transports publics, l’installation des horaires de bus aux arrêts ainsi qu’une signalisation plus efficace des sentiers de randonnée figurent parmi les priorités identifiées.

Mais le sujet qui a sans doute fait le plus consensus concerne la nécessité de préserver Rodrigues des effets négatifs du tourisme de masse.
Plusieurs intervenants ont estimé que le succès touristique de l’île ne devait pas être mesuré uniquement à travers le nombre d’arrivées. Selon eux, la véritable réussite réside dans la qualité de l’expérience proposée, les retombées économiques générées pour la population locale, la préservation de l’environnement et le maintien de la qualité de vie des Rodriguais.
Le Père Jean Maurice Labour a notamment plaidé en faveur d’un tourisme de niche, compatible avec les valeurs et le mode de vie rodriguais. Une vision partagée par plusieurs participants qui ont insisté sur la nécessité de définir clairement la capacité d’accueil de l’île avant toute croissance importante du secteur.

La directrice de l’Office du Tourisme de Rodrigues a parfaitement résumé l’esprit de cette rencontre en déclarant : « Rodrigues doit garder son âme. »
Une phrase qui a résonné tout au long des échanges et qui traduit la volonté commune de préserver l’identité culturelle, les valeurs communautaires et l’authenticité qui constituent aujourd’hui le principal attrait de la destination.

À l’issue de la table ronde, plusieurs recommandations ont été formulées, notamment la mise en place d’un système officiel de labellisation des hébergements, la création d’une grille de classement adaptée aux réalités de Rodrigues, le développement de formations spécialisées pour les opérateurs, le renforcement des liens entre agriculture et tourisme ainsi que l’élaboration d’une stratégie globale fondée sur les principes du développement durable.

Vingt-cinq ans après avoir ouvert ses portes, la Résidence Foulsafat continue ainsi de jouer un rôle moteur dans la réflexion sur l’avenir du tourisme rodriguais. À travers cette initiative, Benoît et Antoinette Jolicoeur ont rappelé que le tourisme chez l’habitant ne constitue pas uniquement une activité économique. Il représente également un formidable outil de préservation culturelle, de transmission des savoir-faire, de partage humain et de développement local.

À l’heure où Rodrigues s’apprête à écrire un nouveau chapitre de son histoire touristique, le message porté lors de cette table ronde est clair : l’avenir de l’île devra se construire autour d’un tourisme durable, inclusif et authentique, fidèle à l’âme rodriguaise qui séduit depuis tant d’années les visiteurs du monde entier.




