À Rodrigues, sur les hauteurs d’Accacia à Baie-aux-Huîtres, vit un homme dont le regard a traversé les époques, les océans et les disciplines artistiques. James Castel n’est pas qu’un artiste : il est une mémoire vivante, un passeur de culture, un créateur habité par une mission profondément humaine. Peintre, photographe, sculpteur, sérigraphe, cinéaste, projectionniste, réalisateur, designer, poète… chez lui, l’art ne connaît ni frontières ni étiquettes.
Par Laura Samoisy/Photos : James castel et Dr
Né le 29 décembre 1958 à Crève-Cœur, James Castel est le cadet d’une fratrie de cinq enfants, composée de quatre frères, une sœur et une demi-sœur. Fils de Thomas Castel et de Suzette Roussety-Castel, il grandit dans une famille modeste où chacun avait une tâche à accomplir au quotidien.

« Certains de mes frères avaient la responsabilité d’aller dans la foret, pour trouver à manger pour les animaux, d’autres s’occupaient d’aller chercher de l’eau, entre autres. Et moi, je m’occupais de nourrir les animaux », confie-t-il. Il menait les moutons sur les collines, souvent seul, accompagné de son évangile. Pour tromper le temps, il lisait la Bible… et observait la nature.

C’est là, face aux rochers, aux arbres, et à la mer, que naît sa première relation à l’art : le dessin. Il esquisse ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Jusqu’au jour où l’un de ses tableaux attire l’attention. Quelqu’un souhaite l’acheter. S’en séparer est douloureux, mais ce premier sacrifice devient un tournant : avec l’argent, James achète de la peinture et d’autre matériel et décide d’embrasser pleinement sa vocation.
Les premiers pas de l’artiste
Son talent se confirme rapidement. Il participe à un concours organisé par l’hôtel Ebony : le défi est de réaliser le portrait d’une dame. James remporte le premier prix et se voit décerner le titre de meilleur dessinateur.

Une reconnaissance fondatrice. Peu après, il est sélectionné par l’UNFPA pour suivre une formation en sérigraphie à l’île Maurice, où il se perfectionne durant six mois auprès de professionnels. Cette expérience élargit son champ artistique et renforce sa discipline.

Quand l’art rodriguais prend corps
Un projet de l’Université des Mascareignes marque une nouvelle étape. En découvrant le potentiel des jeunes artistes rodriguais, une dynamique collective voit le jour : la création de l’Organisation des artistes rodriguais.

Avec ses amis Helio Étienne, Stevenson Clair et d’autres, James s’engage dans une aventure artistique collective. Ensemble, ils montent des expositions à thème, comme Mariage lontan, et sillonnent l’océan Indien. Après le décès de certains de ses compagnons de route, James choisit de continuer la mission. Il expose aux Seychelles, en Inde, en Martinique, et dans bien d’autres territoires. Son travail est primé, reconnu, respecté.
L’œil du photographe, la mémoire de l’île
Parallèlement, James Castel développe une autre passion majeure : la photographie. Rigoureux, respectueux des normes du métier, il devient durant de nombreuses années photographe officiel de l’Assemblée régionale de Rodrigues. Son objectif ? Documenter l’histoire institutionnelle, sociale et culturelle de l’île.

« Dans les années 1980, j’ai aussi eu la chance de travailler dans l’audiovisuel en tant qu’assistant projectionniste au cinéma mobile de Rodrigues. C’était une autre époque. Il n’y avait pas encore de télé chez les familles. Le cinéma mobile se déplaçait dans les villages pour faire profiter le plaisir du petit écran aux rodriguais », se souvient-il.

Aujourd’hui à la retraite, il reste actif. Les grandes manifestations font appel à lui : Festival Kreol, Jeux de Rodrigues, d’autres événements officiels… Son regard est devenu une référence. À travers ses clichés, il partage Rodrigues avec le monde, mais aussi avec la diaspora rodriguaise, offrant un lien vivant entre l’île et ceux qui en sont éloignés.
L’art au service du monde : l’engagement SDG’s (Sustainable Development Goals)
L’un des moments forts de son parcours international survient lors d’une Biennale aux Seychelles, où il expose une sculpture. À l’issue de l’événement, James Castel est nommé ambassadeur SDG’s Art. Les SDG’s sont 17 objectifs mondiaux adoptés par l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 2015. Ils servent de feuille de route jusqu’en 2030 pour construire un monde plus juste, solidaire et durable, aussi bien sur le plan social, économique qu’environnemental.

Parmi eux, on trouve par exemple : élimination de la pauvreté, lutte contre la faim, bonne santé et bien-être, éducation de qualité, égalité entre les sexes, eau propre et assainissement, énergie propre et abordable, travail décent et croissance économique, innovation et infrastructures, réduction des inégalités, villes et communautés durables, consommation et production responsables, lutte contre le changement climatique, vie aquatique, vie terrestre, paix, justice et institutions efficaces et partenariats pour la réalisation des objectifs.

Invité à travailler autour des 17 Objectifs de Développement Durable, il choisit un thème qui le touche profondément : l’élimination de la pauvreté. Il organise un projet SDG’s à Rodrigues, accueillant une délégation internationale. Soutenu par un financement du British Council, il collabore avec des artistes professionnels durant plusieurs jours. Les œuvres sont exposées à Rodrigues, puis à L’Aventure du Sucre à Maurice. À l’issue du programme, 16 ambassadeurs SDG’s Art sont nommés pour l’Afrique, l’Asie et l’océan Indien. James Castel devient l’ambassadeur de l’art pour Rodrigues en 2025.
L’homme derrière l’artiste

James Castel est aussi un père et un grand-père attentionné. Malgré le décès de son épouse il y a quelques années, il continue d’avancer, convaincu qu’elle l’accompagne chaque jour, dans l’ombre de ses créations. Aujourd’hui encore, à Accacia, Baie-aux-Huîtres, il crée, transmet, inspire.

Un parcours d’exception
De 1985 à 2025, son nom figure dans d’innombrables expositions locales, nationales, régionales et internationales, avec des prix prestigieux :
– Photographe officiel des Jeux des îles de l’océan Indien
– Prix biennaux et triennaux internationaux
– Récompenses en photographie, peinture et poésie
– Présence continue dans les grands rendez-vous culturels de la région

Son œuvre traverse le temps et les territoires. Pour James Castel, l’art est un don venu de l’univers. « Dieu a donné à chacun un talent. L’artiste est un créateur : il transforme ce qui est gris en couleur. » À travers son parcours, il prouve qu’une enfance modeste, une île éloignée et des moyens limités n’empêchent ni la grandeur ni l’universalité. James Castel est l’un de ces artistes qui racontent Rodrigues au monde, tout en rappelant au monde l’essentiel : l’humanité.




