Rodrigues a perdu l’un de ses plus précieux gardiens du patrimoine culturel. Louis Saint-Ange Philippe, plus connu sous le nom de Ton Thiong, s’est éteint, laissant derrière lui un héritage d’une valeur inestimable. Dernier fabricant de tambours en peau de l’île, il incarnait un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération, dont il était devenu l’un des derniers dépositaires.
La Rédaction/Photos James Castel et DR
Bien plus qu’un artisan, Ton Thiong était un homme de culture. Chanteur, fabricant de tambours et passionné des traditions rodriguaises, il a consacré une grande partie de sa vie à préserver un art qui fait battre le cœur du séga tambour. Dans son atelier, chaque tambour prenait vie au terme d’un travail minutieux, réalisé avec patience, précision et respect des techniques héritées des anciens. Le choix du bois, la préparation des peaux, leur tension et l’accord de l’instrument relevaient d’un savoir que peu maîtrisaient encore.
Conscient que ce patrimoine ne pouvait survivre sans relève, Ton Thiong s’était donné une autre mission : transmettre. Au fil des années, il a accueilli de nombreux jeunes désireux d’apprendre les secrets de la fabrication traditionnelle du tambour. Avec générosité, il partageait ses gestes, son expérience et son amour du métier, convaincu que la culture ne peut perdurer que lorsqu’elle se transmet.
Sa disparition intervient à une période où le séga tambour rodriguais connaît une reconnaissance internationale sans précédent. Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, cet art vivant dépasse aujourd’hui les frontières de Rodrigues. Cette reconnaissance célèbre bien plus qu’une musique ou une danse : elle honore un ensemble de savoir-faire, de pratiques sociales et de traditions, dont la fabrication artisanale du tambour constitue l’un des piliers essentiels.

Car sans tambour, il n’y a pas de séga tambour. Le son profond et puissant de cet instrument accompagne depuis des générations les chants, les danses, les fêtes populaires et les grands moments de la vie rodriguaise. Il est le battement de cœur d’une culture façonnée par les influences africaines, malgaches et créoles, devenue l’un des symboles les plus forts de l’identité de Rodrigues.
En 2023, lors de l’étape rodriguaise de la 7ᵉ saison de Kafe Kiltir Moris, organisée par PhoenixBev à l’hôtel Le Cocotier, Ton Thiong avait reçu un hommage bien mérité aux côtés de plusieurs figures majeures de la scène culturelle rodriguaise. Cette distinction venait saluer son parcours exceptionnel en tant que fabricant de tambours et chanteur, ainsi que sa contribution au rayonnement du patrimoine musical de l’île. Une reconnaissance qui prend aujourd’hui une résonance toute particulière.
Avec le départ de Ton Thiong, Rodrigues perd bien plus qu’un artisan. L’île voit s’éteindre l’un de ses derniers maîtres artisans, témoin d’une époque où chaque tambour racontait une histoire, où chaque geste était porteur de mémoire. Son œuvre, elle, continuera de vivre à travers les instruments qu’il a façonnés, les jeunes qu’il a formés et tous ceux qui feront résonner encore longtemps le son du tambour rodriguais.
Son nom restera à jamais associé à l’une des plus belles expressions de l’âme rodriguaise. Et chaque battement de tambour rappellera désormais le précieux héritage qu’il laisse aux générations présentes et futures. Qu’il repose en paix.




