Après cinq années de progression continue, les chiffres du tourisme rodriguais passent au rouge. Les arrivées ont reculé de 5,28 % sur les quatre premiers mois de 2026. Sur le terrain, plusieurs professionnels évoquent une chute d’activité pouvant atteindre 75 % en juin et juillet, avec une tendance qui se poursuivrait en août. Face à cette situation, des acteurs du secteur appellent à un forum citoyen pour comprendre les causes du ralentissement et réfléchir collectivement à l’avenir du tourisme dans l’île.
La Rédaction/Photos: Nathaniel Sainte-Marie/Serge Marizy
Le tourisme rodriguais traverse-t-il un simple trou d’air ou sommes-nous face aux premiers signes d’un changement plus profond ? La question commence à se poser avec insistance dans l’île. Après cinq années consécutives de croissance, les premiers chiffres de 2026 viennent rompre une dynamique qui semblait pourtant bien installée.
Entre janvier et avril, Rodrigues a accueilli 36 305 visiteurs, contre 38 329 sur la même période en 2025. La fréquentation recule ainsi de 5,28 %. Le mois d’avril, pris isolément, affiche pourtant une légère progression de 1,54 %. Mais cette amélioration ponctuelle ne suffit pas à inverser la tendance cumulée depuis le début de l’année. Plus préoccupant encore, le ralentissement touche les trois principaux marchés de l’île.
Trois marchés stratégiques dans le rouge
Premier marché émetteur de Rodrigues, Maurice accuse un recul de 4,77 %, avec 28 961 visiteurs contre 30 411 un an auparavant. La baisse est plus importante sur le marché réunionnais : -9,38 %, avec 2 897 visiteurs contre 3 197. Mais c’est surtout le marché français qui attire l’attention. Avec 2 848 visiteurs sur les quatre premiers mois de l’année, contre 3 492 en 2025, la France enregistre une baisse de 18,44 %. Trois marchés différents, trois réalités différentes, mais une même tendance : moins de visiteurs. Et derrière ces statistiques se dessine désormais une autre réalité, beaucoup plus difficile à mesurer : celle vécue quotidiennement par les professionnels.
« On ne voit plus les touristes comme avant »
Plusieurs acteurs du tourisme rodriguais estiment avoir enregistré une baisse d’activité de l’ordre de 75 % en juin et juillet, par rapport à leur niveau habituel. Selon eux, le ralentissement se poursuivrait également en août. Guides de randonnée, restaurateurs, moniteurs de kitesurf, structures d’hébergement et autres prestataires disent subir directement les conséquences de cette baisse de fréquentation. Ces 75 % ne constituent pas, à ce stade, une statistique officielle. Il s’agit d’estimations et de ressentis exprimés par plusieurs professionnels. Mais leur convergence mérite attention.
Car dans une économie insulaire où le tourisme irrigue une multitude de petites activités, une baisse de fréquentation produit rapidement un effet domino. Moins de touristes signifie moins de randonnées réservées, moins de sorties en mer, moins de cours de kitesurf, moins de repas pris au restaurant, moins de nuits réservées, moins de véhicules loués et moins de courses pour les taxis. Et derrière ces activités, ce sont des dizaines de familles et de petites entreprises qui voient leur chiffre d’affaires directement affecté.
La France : un marché pénalisé par la conjoncture ?
Il serait évidemment trop simple de chercher une cause unique. Le ralentissement actuel intervient dans un contexte international particulièrement incertain, qui pourrait peser davantage sur les destinations long-courriers. Pour les voyageurs français, 2026 est marquée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, la volatilité des prix de l’énergie et les répercussions de ces crises sur le transport aérien. Les coûts des voyages long-courriers restent sous pression, tandis que les consommateurs se montrent davantage attentifs à leur budget.
Dans ce contexte, les destinations accessibles depuis la France en quelques heures, notamment en Europe, peuvent apparaître comme des alternatives plus simples et moins coûteuses. Rodrigues se trouve mécaniquement exposée à cette évolution. Depuis la France métropolitaine, le voyage nécessite un long-courrier et une correspondance, avec un coût global qui peut rapidement devenir déterminant dans la décision du voyageur.
Le recul de 18,44 % du marché français ne signifie donc pas nécessairement que les Français se détournent spécifiquement de Rodrigues. Il peut aussi être le reflet d’une conjoncture défavorable aux voyages lointains. Et si le problème dépassait la conjoncture ? Car la France n’est pas le seul marché à reculer.
La Réunion enregistre elle aussi une baisse de près de 10 %. Quant à Maurice, premier marché de Rodrigues, elle recule de près de 5 %. Cette simultanéité soulève une question essentielle : le problème vient-il uniquement des marchés ou Rodrigues doit-elle également s’interroger sur son propre modèle touristique ? La question est d’autant plus pertinente que le tourisme mauricien, dans son ensemble, ne connaît pas la même tendance. Les données officielles de Maurice font état d’une progression des arrivées touristiques au premier trimestre 2026.
La baisse enregistrée à Rodrigues pourrait donc relever davantage de facteurs spécifiques au marché Maurice-Rodrigues : prix, fréquence des vols, attractivité de l’offre, habitudes des voyageurs ou concurrence d’autres destinations. Le document préparatoire au forum apporte un élément particulièrement intéressant : alors que la capacité aérienne sur la liaison Maurice-Rodrigues a augmenté, le taux d’exploitation des vols en avril serait passé de 92,87 % à 86,62 %, avec un nombre de sièges inoccupés qui aurait doublé.
Autrement dit, l’offre de sièges existe, mais la demande ne semble pas suivre au même rythme. Pourquoi ? C’est précisément l’une des questions auxquelles les professionnels souhaitent désormais répondre.
Rodrigues face au défi de la diversification
La dépendance à trois marchés principaux constitue une autre fragilité. Lorsque Maurice, La Réunion et la France ralentissent simultanément, Rodrigues dispose de peu de relais immédiats pour compenser la baisse. La diversification des marchés apparaît donc comme une piste incontournable. Le document soumis à la réflexion évoque notamment l’Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni, l’Afrique du Sud et d’autres marchés susceptibles d’être intéressés par les activités qui font la réputation de Rodrigues : randonnée, kitesurf et plongée. Mais ouvrir de nouveaux marchés ne suffira pas. Encore faut-il disposer d’une offre capable de les séduire.
Rodrigues possède pourtant de nombreux arguments : son lagon, ses sentiers, ses paysages, sa culture, sa gastronomie, son artisanat, sa pêche traditionnelle et son caractère encore préservé. Le véritable enjeu pourrait donc être de mieux transformer ces atouts en expériences touristiques commercialisables.
Pourquoi ne pas proposer davantage de séjours combinant randonnée, kitesurf, plongée, gastronomie et découverte culturelle ? Pourquoi ne pas intégrer les artisans, les pêcheurs et les producteurs locaux dans les circuits ? Pourquoi ne pas faire de la pêche traditionnelle ou de la découverte du patrimoine des expériences touristiques à part entière ? L’objectif serait double : attirer de nouveaux visiteurs et surtout augmenter les retombées économiques de chaque séjour.
L’autre particularité du modèle rodriguais
Un chiffre contenu dans le document préparatoire au forum mérite également d’être souligné : 52 % des visiteurs séjournent chez des proches plutôt que dans des hébergements marchands. Cette réalité est à la fois une force et un défi. Elle témoigne des liens familiaux qui unissent Rodrigues à sa diaspora et explique en partie le caractère particulier du tourisme dans l’île. Mais elle signifie également qu’une partie importante des visiteurs échappe aux circuits classiques de l’économie touristique.
Comment mieux valoriser ces séjours sans remettre en cause leur caractère familial ? Comment faire en sorte que ces visiteurs consomment davantage d’activités, de restauration, de produits locaux et d’expériences touristiques ? Là encore, le débat mérite d’être ouvert. Le temps du diagnostic est-il venu ? Les professionnels ne demandent pas simplement davantage de touristes. Ils demandent surtout à comprendre.
Comprendre pourquoi les réservations diminuent. Comprendre les attentes des différents marchés. Comprendre le rapport entre la capacité aérienne et la demande. Comprendre comment mieux vendre Rodrigues. Et surtout comprendre comment rendre l’économie touristique moins vulnérable aux crises extérieures.
Car la situation actuelle pourrait être conjoncturelle. La guerre au Moyen-Orient, le prix du carburant, les tensions sur le transport aérien et l’incertitude économique peuvent expliquer une partie du comportement des voyageurs.
Mais elle pourrait également être l’occasion de regarder en face certaines questions structurelles.
Rodrigues dépend-elle trop de quelques marchés ? Son offre est-elle suffisamment diversifiée ? Les différents acteurs travaillent-ils suffisamment ensemble ? La destination est-elle correctement commercialisée ? Les visiteurs dépensent-ils suffisamment au sein de l’économie locale ? Et le modèle touristique actuel est-il préparé aux prochaines crises ?
Un forum citoyen pour faire entendre les professionnels
C’est dans cette perspective que plusieurs acteurs souhaitent organiser un forum de discussion citoyen sur l’avenir du tourisme à Rodrigues. La rencontre sera ouverte à l’ensemble de l’écosystème touristique : guides de randonnée, moniteurs de kitesurf et de plongée, hébergeurs, restaurateurs, artisans, marchands, chauffeurs de taxi, loueurs de voitures, transporteurs, pêcheurs, mais aussi à tous les citoyens intéressés par l’avenir du tourisme dans l’île.
L’objectif est de sortir des réflexions sectorielles et de mettre autour de la même table ceux qui vivent quotidiennement les réalités du tourisme rodriguais. Il s’agira de partager les constats, confronter les expériences et faire émerger des propositions concrètes à court et moyen terme. Parmi les pistes déjà évoquées figurent notamment une meilleure coordination entre les compagnies aériennes et les autorités touristiques, le renforcement des campagnes de promotion sur les marchés existants et émergents, la diversification des clientèles, la valorisation de l’hébergement chez l’habitant, le développement de nouveaux produits touristiques, la formation des professionnels à l’accueil et aux langues étrangères ainsi qu’une meilleure intégration de l’artisanat, de la pêche et de la gastronomie dans l’expérience proposée aux visiteurs. La date, l’heure et le lieu du forum restent à confirmer. La participation sera libre et gratuite.
Transformer l’inquiétude en opportunité
Rodrigues a connu une progression remarquable de sa fréquentation touristique ces dernières années. Le ralentissement de 2026 ne doit donc pas nécessairement être interprété comme un échec. Il constitue peut-être, au contraire, un avertissement. Celui d’une destination insulaire qui doit apprendre à évoluer dans un environnement touristique mondial de plus en plus instable. La question n’est désormais plus uniquement de savoir comment retrouver les niveaux de fréquentation des années précédentes. Elle est aussi de savoir quel tourisme Rodrigues veut construire.
Un tourisme moins dépendant de quelques marchés. Un tourisme qui valorise davantage les savoir-faire locaux. Un tourisme qui profite à un plus grand nombre d’acteurs. Un tourisme capable de résister aux crises internationales. Et surtout, un tourisme qui continue de faire de l’identité et de l’authenticité de Rodrigues son principal avantage. Le forum pourrait ainsi être le point de départ d’une réflexion plus large.
Car derrière la baisse des chiffres se trouve une question qui concerne toute l’île : comment faire du tourisme un moteur durable de l’économie rodriguaise, sans perdre ce qui fait précisément de Rodrigues une destination à part ?

