Pour marquer la Journée Internationale de la langue créole observée le 28 octobre dernier, l’Aventure du sucre a mis en lumière une initiative qui engage la place du kreol morisien dans les lieux de mémoire du pays : son audioguide, disponible en créole mauricien depuis mars 2026.
Une première pour un site patrimonial de cette envergure
Neuf langues sont désormais proposées aux visiteurs : le créole mauricien, le français, l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le chinois, le russe et l’arabe. L’Aventure du Sucre rejoint, en matière de diversité linguistique de son audioguide, le niveau de grands musées internationaux comme le Louvre. Une offre particulièrement remarquable pour un site patrimonial mauricien, qui témoigne de sa volonté de rendre l’histoire de l’île accessible à des publics d’origines et de cultures différentes. En intégrant le créole à cette offre, l’écomusée reconnaît à la langue la plus parlée du pays toute sa légitimité pour raconter l’histoire de l’île, y compris dans ses pages les plus douloureuses. Il ouvre aussi cette histoire à des Mauriciens qui ne l’avaient jamais entendue dans leur langue maternelle.
L’initiative s’inscrit dans un contexte où le kreol morisien progresse dans le système éducatif, notamment au niveau des examens, tandis que sa place au sein des institutions nationales continue de faire débat. Avec cet audioguide, L’Aventure du Sucre apporte une réponse concrète, sur le terrain de la culture et du patrimoine.
« Avec neuf langues proposées dans notre audioguide, nous tenons à rendre l’histoire de Maurice accessible au plus grand nombre, qu’il s’agisse de visiteurs internationaux ou de Mauriciens. L’intégration du créole mauricien nous tient particulièrement à cœur. C’est la langue du quotidien, celle qui relie tous les Mauriciens à leurs racines et à la mémoire collective de l’île. Lui donner toute sa place dans le parcours du musée, c’est reconnaître sa richesse et son rôle essentiel dans la transmission de notre patrimoine. C’est aussi une belle manière d’inviter les familles et les jeunes générations à se réapproprier leur histoire », souligne Edwige Gufflet, directrice générale de L’Aventure du Sucre.
L’audioguide ne se contente pas de traduire : il fait vivre dans la langue de tous les jours le vocabulaire propre à l’industrie sucrière. Le sucre brun devient disik rouz, le chaland salan, la guildiverie gildivri et le maître de chai met de chai. Ces mots, parfois méconnus, témoignent de la richesse d’un patrimoine linguistique liés aux métiers de la canne. Leur transmission contribue à préserver une mémoire ouvrière, des gestes et de la technique, profondément mauricienne.
Un travail de traduction et de voix
L’adaptation en créole mauricien est l’œuvre de la chercheuse et linguiste Kimberly Oxide. La voix est celle du chanteur Bernard Moonsamy, et l’enregistrement en studio a été réalisé par Ilario Visconti Armel. Pour Bernard Moonsamy, le projet a d’abord été un apprentissage : « Lorsque j’ai compris que je travaillerais sur la version en créole mauricien de l’audioguide de l’Aventure du Sucre, j’ai abordé cela comme un étudiant l’aurait fait. Comme un devoir qu’il faut rendre mais qui va éveiller ma curiosité et faire appel à ma créativité. J’ai vite compris que c’était un exercice important pour la transmission. C’était un défi positif et instructif pour moi. J’ai aussi découvert l’audioguide comme un outil intéressant pour permettre à un héritage de survivre dans le temps. Je suis fier de prêter ma voix à un projet qui fait du créole une langue de transmission de l’histoire et du patrimoine de Maurice. Je suis sensible à cette démarche qui valorise la langue et permet de raconter L’Aventure du Sucre kuma bizin aux Mauriciens. »
La linguiste Kimberly Oxide y a retrouvé sa propre histoire : « Grâce à ce projet, j’ai énormément appris sur mon île, sur le territoire sur lequel je suis née et que j’habite depuis presque 30 ans. C’est la première fois que j’entendais l’histoire du sucre et de son industrie racontée de cette manière. Ce n’est pas juste l’histoire d’un petit cristal qu’on met dans son thé ou dans son café. Le sucre porte tellement de mémoires, celle du génie mauricien mais aussi celles de ceux qui ont travaillé, souffert et contribué au succès de cette industrie. Il porte la mémoire de la résilience de notre peuple. Je pense qu’il faut démocratiser l’accès à cette histoire. L’Aventure du Sucre a fait un très grand pas en faisant la traduction et l’adaptation de cet audioguide en créole mauricien. »
Ce pas ne prendra tout son sens que si les Mauriciens s’en saisissent. C’est le message que porte la directrice générale de L’Aventure du Sucre : « Ce musée est d’abord celui des Mauriciens, et je souhaite que les familles comme les écoles se saisissent, avec ce nouvel outil, du nouveau parcours entièrement renouvelé, plus immersif et interactif. Un musée remplit sa mission lorsque chacun s’y reconnaît, et l’accès à notre histoire commune ne doit dépendre ni de la langue que l’on maîtrise, ni de la manière dont on a appris à la raconter. Que la Journée du 28 octobre soit l’occasion de franchir ou refranchir la porte : venez à L’Aventure du Sucre avec vos enfants, avec vos parents, et écoutez cette histoire dans la langue de la maison. Beaucoup y découvriront ce que leur propre île leur avait peu raconté. L’audioguide est gratuit et téléchargeable sur l’application du musée. Il n’y a plus de raison d’attendre. »
Un outil gratuit, pensé pour une visite en autonomie
L’audioguide est gratuit et accessible depuis l’application mobile officielle du musée, sur smartphone ou tablette. Il accompagne le visiteur tout au long du parcours, à son rythme, à travers une narration ponctuée d’anecdotes historiques. L’entrée au musée, quant à elle, reste payante.
À propos de L’Aventure du Sucre
L’Aventure du Sucre est un écomusée interactif installé dans une ancienne usine sucrière du XIXe siècle, à Beau Plan. Réhabilitée avec soin après sa fermeture en 1999, au terme de 200 ans d’activité, la sucrerie est devenue un site précurseur du tourisme culturel à Maurice. Son parcours didactique de 5 000 m² compte dix espaces thématiques interactifs, qui racontent une île façonnée par le sucre et les multiples usages de la canne, du cristal de sucre au rhum, de la bagasse destinée à l’électricité aux engrais naturels. Le musée accueille plus de 100 000 visiteurs par an.
QUESTIONS A … KIMBERLY OXIDE, CHERCHEUSE ET LINGUISTE
Comment êtes-vous arrivée sur ce projet avec L’Aventure du Sucre, et comment avez-vous abordé le travail d’adaptation de l’audioguide en créole ?
J’ai été approchée par la direction de L’Aventure du Sucre qui souhaitait traduire son audioguide en créole mauricien. Il y avait une volonté claire de rendre cet audioguide plus accessible en le déclinant dans la langue la plus parlée à Maurice. Le travail d’adaptation n’a pas été évident car il a fallu traduire des termes techniques propres aux opérations de l’industrie cannière. C’est une fierté pour moi de participer à un projet d’une telle envergure. Dans mon parcours académique et mes différents engagements, je travaille aussi à la promotion et la valorisation de la langue créole.
Quels ont été les principaux défis dans l’adaptation du contenu en créole, notamment pour conserver un langage naturel, accessible et fidèle au récit historique ?
Le défi le plus important a été la compréhension des termes techniques et leur adaptation. De ce fait, j’ai sollicité les travailleurs de l’usine pour m’aider dans ma compréhension de cet univers et de cette industrie. Il y avait de nombreux termes en français et en anglais qui n’étaient pas forcément traduisibles en créole. La participation des travailleurs a été très enrichissante. J’ai découvert tout un champ lexical pour désigner des processus et des équipements. C’était extraordinaire. J’ai découvert de nouveaux mots et des traductions auxquelles je n’aurais pas pensé. Je leur suis très reconnaissante.
En quoi le fait d’intégrer le créole à une expérience culturelle et touristique comme celle de L’Aventure du Sucre contribue-t-il, selon vous, à valoriser la langue et à renforcer sa place dans la transmission du patrimoine mauricien ?
Je pense que le créole mauricien a toute sa place dans un site comme L’Aventure du Sucre. Surtout si nous considérons l’histoire à la fois économique, culturelle et linguistique de ce patrimoine mauricien. Cet héritage devait être disponible dans la langue parlée par la majorité des Mauriciens. C’est une belle initiative de L’Aventure du Sucre, qui permet de rendre ce patrimoine plus accessible tout en valorisant notre langue. L’audioguide permet aussi un apprentissage interculturel et inter-linguistique. L’adaptation a fait émerger un patrimoine linguistique à protéger et à valoriser autour de l’industrie cannière. On dit souvent du créole mauricien que c’est la langue des conversations familières. Pourtant, ce projet montre que le créole mauricien peut aussi exprimer des notions techniques et raconter notre histoire avec précision.
Qu’est-ce que vous avez aimé le plus dans ce projet ?
C’est la découverte. Grâce à ce projet, j’ai énormément appris sur mon île, sur territoire sur lequel je suis née et que j’habite depuis presque 30 ans. C’est la première fois que j’entendais l’histoire du sucre et de cette industrie racontée de cette manière. Ce n’est pas juste l’histoire d’un petit cristal qu’on met dans son thé ou dans son café. Le sucre porte tellement de mémoires, celle du génie mauricien mais aussi celle de ceux qui ont travaillé, souffert et contribué au succès de cette industrie et à la construction de notre pays. Le sucre porte la mémoire de la résilience de notre peuple. Je pense qu’il faut démocratiser l’accès à cette histoire et L’Aventure du Sucre a fait un très grand pas en faisant justement la traduction et l’adaptation de cet audioguide en créole mauricien.
